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Bienalsur, l'Art sans frontières

20 octobre 2017

Replacer l'Art au cœur de la société, estomper les frontières et tisser un réseau culturel dans toute l'Amérique du Sud, et même ailleurs, voici les gageures ô combien ambitieuses de Bienalsur, la toute nouvelle biennale qui s'étire jusqu'en décembre dans pas moins de seize pays et trente-deux villes.

"Quand tu auras un travail, tu me paieras"

Aníbal Jozami est un homme de défis. Cet argentin d'origine libanaise, au regard enjoué, qui approche doucement les 70 printemps, vient de sillonner, pendant près de deux ans, de long en large, le continent sud-américain pour faire naître un projet qui semblait complètement fou : mettre sur pied la toute première biennale d'Art contemporain en Amérique du Sud.

(Aníbal Jozami)

Collectionneur passionné, il est atteint par le virus de l'Art alors qu'il est encore étudiant. Lorsqu'il arpente les rues de San Isidoro, une petite bourgade au nord de la province de Buenos Aires, il s'arrête tous les jours devant la façade discrète de l'atelier de Raquel Silbenam. Sans le sou, il est tout de même invité par la propriétaire des lieux à se servir, "Prends ce que tu veux, quand tu auras un travail, tu me paieras". Le jeune Jozami est parti avec deux photos sous le bras, l'une de Jorge Ludueña et l'autre de Raúl Schurjin. "C'était le commencement du vice. J'achète, j'achète, mais je ne vends jamais. J'ai une relation amoureuse avec les œuvres, je ne peux pas m'en défaire. L'Art, c'est comme une drogue, à la différence que cela ne nuit pas à la santé. Cela fait mal à votre portefeuille, mais du bien à celui de vos enfants plus tard." Quarante années plus tard, Aníbal Jozami, qui possède toujours ces deux photos, est à la tête d'une collection pharaonique mais surtout unique, l'une des plus complètes et éclectiques d'Argentine, voire d'Amérique du Sud. Jozami est fait d'un bois unique, qui fleure bon l'authenticité de ses pairs d'antan, il achète toujours ce qu'il aime, et non ce qui est à la mode. "Ce qui m'intéresse le plus, c'est de trouver le plaisir du travail. Chacun de mes achats est l'expression d'un moment de ma vie, de ce que je vivais, de qui j'étais avec ou pourquoi je l'aimais". Cet ancien professeur de sociologie, homme d'affaires, politique francophile, évoque perpétuellement l'Art avec une telle passion chevillée au corps qu'il est impossible de ne pas avoir envie de le suivre. Epaulé par sa femme, Marlise Ilhesca, journaliste et conservatrice, ils ont toujours mis en avant le rôle social de l'Art, témoin des jalons de l'histoire de notre civilisation "Nous avons été des acheteurs à contre-courant. Notre rôle en tant que collectionneurs est de préserver pour l'avenir ce que la société dans un moment ne savait pas apprécier."

Bienalsur est un acte d'indiscipline

Désolé par un constat implacable, Aníbal Jozami évoque un Art sud-américain complexé par l'aisance culturelle d'autres pôles du globe. "Les pays sud-américains lorgnent toujours davantage vers les Etats-Unis et l’Europe que sur leurs voisins" regrette-t-il. Rarement mis en avant lors des manifestations internationales, l'Art sud-américain bénéficie, il est vrai, d'une visibilité très réduite. Si quelques initiatives fleurissent ici et là, comme le Museo de Arte Contemporaneo de Mar del Plata ou l'émergence d'artistes contemporains argentins ou boliviens, l'AmSud, sous l'impulsion de Jozami, vient de s'inventer un futur artistique avec l'ouverture de l'ambitieuse Bienalsur. Fruit de plus de deux ans de travail, où le collectionneur, secondé par sa femme et l'historienne d'Art Diana Wechsler, aura remué ciel et terre pour convaincre les Universités, les collectivités et les sponsors privés de le suivre dans ce projet dément. Une initiative qui n'est pas sans rappeler celle du couple Samdani au Bangladesh, organisateurs du Dhaka Art Summit.

Mais comment parler de beaux-arts dans des pays rongés à tour de rôle par des crises politiques et économiquement anémiques ? "C’était difficile de mobiliser les gens au Brésil, un pays qui, en un an, a eu trois ministres de la culture, se remémore Marlise Jozami-Ilhesca. A chaque réunion, on changeait d’interlocuteur et personne n’arrivait à s’engager". Après avoir trouvé l'organisme qui pouvait prendre en charge l'organisation de Bienalsur, en l'occurrence l'Universidad Nacional de Tres de Febrero (UNTREF) dirigée par... Jozami depuis 1997, il a fallu dénicher le contenu artistique de cette exposition polymorphe. "Nous avons réuni un groupe de conservateurs et d'artistes de différents pays, tenu des réunions privées avec eux et discuté de la façon dont cette nouvelle biennale devrait être conçue dans l'Art contemporain. Ils ont passé cinq mois ininterrompus à réfléchir à l'apparence des échantillons. Après avoir ouvert l'appel aux artistes de toute nationalité et résidence, nous leur avons proposé de créer sans aucune restriction. Cette biennale était un destin et un acte d'indiscipline par rapport aux critères des autres biennales."

Avec un budget collaboratif mais famélique, d'environ 1,6M€, le trio de passionnés a soulevé des montagnes. Depuis Buenos Aires, ils ont fait venir des œuvres du Reina Sofia de Madrid, du MAMCO de Genève et nombre d'artistes comme Boltanski ou Markul ont suivi le mouvement. L'autre coup de maître de l'équipe de Jozami, c'est d'avoir réussi a en faire un événement culturel global et connecté entre les territoires sud-américains mais pas que. En plus d'un site principal à Buenos Aires, le réseau Bienalsur s'étendra dans toute l'Argentine. Puis fendra tout le continent latino-américain de Montevideo à Asunción, en passant par Valparaíso, São Paulo, Lima, Guayaquil, Bogota, México et même La Havane. "L'objectif de la biennale internationale d'art contemporain d'Amérique du Sud est d'établir une présence réelle de l'Amérique du Sud sur l'arène artistique mondiale". Si le point de vue de Bienalsur se focalise sur l'Amérique du Sud, le territoire s'étend bien au-delà, traversant l'Atlantique et le Pacifique. En Afrique, la biennale fera un détour par Ouidah au Bénin, en Europe par Madrid, Palma de Majorque, Paris, Marseille, Berlin et même jusqu'à Tokyo au Japon. Pour relier les villes participantes entre-elles, les organisateurs ont équipé chacun des sites d'un ordinateur connecté par Skype aux autres lieux d'exposition de Bienalsur. En deux clics, on passe d'une performance à Rio de Janeiro à une exposition à Santiago du Chili ou à Rosario. Bien évidemment tout n'est pas parfait, les connexions sautent parfois, la projection n'est pas optimale et la proposition artistique bien que dense est quelques fois pauvre. Mais l'enjeu de Bienalsur n'est pas que culturel, il est aussi politique et social.

La beauté au milieu de la misère

A l'est de la capitale, seule une rue, l'avenue Général Paz, sépare Buenos Aires de Ciudadela. Pourtant c'est beaucoup plus qu'une simple artère urbaine qui distingue le Paris de l'Amérique Latine de cette ville de plus de 70 000 habitants. "Attention, vous approchez d'une zone dangereuse" crache la voix féminine automatisée sur le GPS des rares véhicules qui osent s'aventurer dans le coin. Des blocs d'immeubles délabrés, des vieilles carcasses de voitures abandonnées, des passerelles grillagées, des épiceries et des bars encagées dans un béton vieilli, des fenêtres barrées. Les habitants ont pris l'habitude de se barricader pour éviter les embrouilles et surtout les balles des narcos qui sifflent quotidiennement. Voici le décor du mythique barrio de Fort Apache, quartier réputé le plus dangereux de toute l'Argentine. Erigé dans les années 1970, abandonné par l'Etat et craint par les médias, cet endroit déshérité peuplé par 40 000 âmes n'a pas été oublié par Bienalsur, bien au contraire.

Invité par Aníbal Jozami, le célèbre photographe iranien Reza Deghati ne s'est pas contenté de venir exposer ses clichés à Buenos Aires. Grâce à Bienalsur, il a posé ses objectifs pour animer pendant trois mois un atelier à Fuerte Apache et Villa 21-24, un quartier voisin tout aussi plongé dans la misère. A 65 ans, Deghati est un homme qui a tout vu, un arpenteur du monde. Des geôles du Shah à l'exil politique dans sa jeunesse en Iran à la guerre et la famine en Afghanistan, au Rwanda, en Irak ou en Somalie, il a consacré sa vie à photographier l'horreur humaine pour National Geographic, Time Magazine ou Paris Match. Pourtant, de son propre aveu, même au Moyen-Orient ou dans les Balkans en périodes troubles, jamais aucun GPS ne l'a mis en alerte. Pour le photographe, la donne est simple et il le martèle sans cesse : "Dans chaque malheur se cache un grand bonheur".

Alors Reza a installé son atelier dans la salle communautaire de chapelle franciscaine de Santa Clara, mais rien n'était gagné. "Les habitants de Fuerte Apache étaient dubitatifs. On leur a fait tellement de promesses non tenues par le passé", s'épanche Matias, 29 ans, un courageux assistant social, formé à la photographie, qui a joué un rôle coordinateur dans l'opération. Ce dernier a battu le pavé dans les rues du quartier d'origine d'un certain Carlos Tévez, footballeur le mieux payé de la planète, pour trouver une trentaine d'élèves âgés de 11 à 18 ans, dont la plupart sont déscolarisés et tombés dans la petite délinquance. "On leur a fait confiance. Chacun a reçu un semi-reflex dont il était responsable." Objectif ? Capturer leur environnement et offrir leur regard sur le monde de la photographie. "Maintenant, on voit tout comme une photo possible" confie Natalia, 18 ans. Les plus doués d'entre eux se sont révélés comme de véritables artistes. Amparo Rojas Aguilera, 16 ans, est comme toutes les ados du coin, elle a grandi trop vite, mais ses photos tournent ostensiblement le dos aux clichés habituels montrant violences et destructions. "Nous regardons et voyons l'horreur de cet endroit. Mais pour eux, c'est le paradis. Je veux qu'on le dise aux étrangers " appuie Reza. "Ils montreront la beauté de cet endroit. Ces enfants vont entrer dans la ville avec leur photo, nous allons les mettre partout. Les habitants de Buenos Aires verront qu'ils ne sont pas dangereux, ce sont des enfants intelligents et sensibles qui ont été abandonnés ici. Et vous comprendrez que cela ne peut pas continuer comme ça, l'Argentine ne peut pas traiter ses enfants comme ça. Je suis optimiste. Nous sommes sur la bonne voie et la photographie peut être d'une grande aide". L'exposition de ses protégés a été inaugurée le 17 septembre 2017 en plein milieu de la Plaza San Martin, un lieu emblématique de la capitale albiceleste, qui représente à peu près ce que sont Bastille et République à Paris.

Ici plus qu'ailleurs, l'Art s'est mué en véritable facilitateur de vie. Bienalsur est précieux à bien des égards. Car, en plus de révéler des cultures parfois oubliées, souvent ignorées, mais jamais éteintes, l'événement a planté des petites graines, ici et là, sur des terres d'ordinaires peu fertiles. La biennale sud-américaine se tient jusqu'en décembre 2017, mais nul doute qu'elle perdurera encore longtemps dans la mémoire collective de tous ceux qu'elle aura irradié, de Tokyo à Fuerte Apache, d'Aníbal Jozami à Amparo Rojas Aguilera.

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