Gaudí, le mauvais goût créateur

2 mars 2017

Cité de tous les virtuoses, Barcelone a inextricablement lié son destin à l'Art et aux artistes. De Picasso à Tàpies en passant par les œuvres surréalistes de Joan Miró, nombreux sont les enfants prodiges à être issus de la capitale catalane. Pourtant, seul l'un d'entre eux aura réellement façonné la ville à sa manière.

"Nous avons accordé le diplôme à un fou ou à un génie"

Barcelone, 1859, se délivre de son encombrant corset de murailles médiévales pour s'inventer un nouveau futur architectural. La ville déborde alors sur les collines environnantes et les projets citadins se multiplient dans une cité bourgeoise et curieuse de la Renaixença urbano-intellectuelle de la fin du XIXème siècle. Si gourmande de ce modernisme, Barcelone devient alors le terrain de jeu favori d'un jeune architecte catalan surdoué et fantasque répondant au nom d'Antoni Gaudí. Pendant près de quarante ans, il mène des projets empreints d'un modernisme catalan et aux forts accents surréalistes propres à son univers. Une villa aux écailles vernissées par-ci, des cheminées aux volutes compliquées par-là, sont autant de réalisations qui émaillent encore aujourd'hui la ville. Plusieurs monuments sont d'ailleurs classés au Patrimoine Mondial de l'UNESCO et attirent les touristes du monde entier qui se pressent par vagues successives et colorées, comme un hommage inconscient au génie de ce visionnaire qui sut concilier nature, Art et matière.

gaudi

Antoni Gaudí a vu le jour en 1852 à Reus, au sud-ouest de Barcelone. Issu d'une famille modeste, il mène une enfance et une jeunesse paisible sur ses terres catalanes natales. Exempté de service militaire pour des raisons de santé, il en profite pour poursuivre ses études. Gaudí suit des cours d'architecture à l'école de la Llotja puis au sein de l'Ecole Provinciale d'Architecture de Barcelone dont il sort diplômé en 1878. Lors de la remise des diplômes, Elies Regent, le Directeur de l'Ecole d'Architecture de Barcelone, annoncera "Nous avons accordé le diplôme à un fou ou à un génie. Le temps nous le dira".

Art, convictions et croyances

S'il est aujourd'hui considéré comme ingénieux, le style d'Antoni Gaudí ne remportait pas tous les suffrages à l'époque. Plus proche de la folie que du génie, ses premières réalisations furent très critiquées par nombre de ses contemporains qui soulignent l'aspect organique, voire l'absence de ce qui était alors considéré comme de la véritable architecture. Si Gaudí avait de nombreux détracteurs, bien heureusement pour lui, ses soutiens lui permettaient d'honorer des commandes d'envergure tout en ne sacrifiant pas son style si particulier. Ainsi ses mécènes furent le monde ecclésiastique, comme l'Associació Espiritual de Devots de Sant Josep mais aussi et surtout la bourgeoisie industrielle barcelonaise, Eusebi Güell en tête.

C'est ainsi qu'au fil des années, Barcelone se parsème d'incroyables réalisations où se mêlent Art, convictions et croyances. La religion, la nature et la Catalogne sont alors les principales sources d'inspiration d'Antoni Gaudí. Des lampadaires très originaux de la Plaça Reial (1878), aux différentes villas du quartier de Gracia comme La Casa Batlo (1877), La Casa Vicens (1883) et La Casa Mila ou la Pedrera (1906) qui marque l'apogée du style Gaudí, en passant par l'invraisemblable Parque Güell (1900) et ses mosaïques serpentines jusqu'à la Puerta Miralles (1901). Barcelone grandit et se structure en suivant le pouls créateur de l'architecte. Dali disait qu'il était "un mauvais goût suprêmement créateur". Mais paradoxalement, l'œuvre de Gaudí qui attire aujourd'hui plus de 3 millions de visiteurs par an est un projet magistral, certes, mais un projet inachevé.

L'œuvre d'une vie

Lorsqu’il a présenté ses œuvres à Paris, à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1878, Gaudí a remporté le projet des pavillons Güell et du Palais du même nom, suivi du projet de Basilica i Temple Expiatori de la Sagrada Familia. La construction de la Sagrada Familia débute en 1882 sous la coupe de l’architecte Paula Del Villar. Symbole du modernisme catalan et de l’Art nouveau qui s’étend alors partout en Europe, l’objectif est d’ériger une cathédrale en l’honneur de la Sainte-Famille. Suite à de nombreux désaccords, le projet est finalement confié à Antoni Gaudí.

Le début du XXème siècle est marqué par un contexte tendu en Espagne et à Barcelone, avec notamment la Semaine Tragique (1909) et la Première Guerre Mondiale. Malgré tout, Gaudí va continuer la construction de sa "nouvelle Jérusalem", une ville de paix et de justice. Tout droit descendue de Dieu, la Sagrada Familia est imaginée alors comme "une modernité pour réinventer l'ordre ancien". Gaudí va alors attribuer à la Sagrada Familia les mêmes dimensions que celles du Temple de Salomon à Jérusalem. En tant que fervent catalan et catholique, l’œuvre entière est dotée d’une symbolique particulière. Pour réaliser de façon concrète son projet, Gaudí prévoit dix-huit tours hiérarchisées par leur hauteur : douze d’entre elles symbolisent les apôtres, quatre sont attribuées aux évangélistes, une est dédiée à la Vierge et la dernière au Christ. Il imagine aussi trois façades représentatives des trois grandes étapes de la vie du fils de Dieu : la Nativité, la Passion et la Gloire. L’âme de la Sagrada Familia réside aussi dans ses cinq colonnes, telles « des âmes qui contemplent Dieu dans son infinité » selon Gaudí. Il est intéressant de noter que la Sagrada Familia est censée culminer à 172 mètres. Loin d'être choisi au hasard, Antoni Gaudí refusait que son œuvre dépasse la colline de Montjuic qui surplombe Barcelone à 180 mètres, la création de l'Homme ne devant en rien dépasser celle de Dieu. L’œuvre se compose essentiellement de formes géométriques, toutes assemblées les unes aux autres. L'architecte a imaginé la basilique avec des formes pures et simples afin de pouvoir les représenter sur des maquettes en trois dimensions. Pour Gaudí, la Sagrada Familia n’est qu’un projet parmi tant d’autres et le catalan prévoit alors dix ans pour parachever entièrement l’édifice. Cependant, au fil des années, Gaudi doit se rendre à l’évidence : il ne verra jamais l’œuvre achevée. De ce fait, il s’assure que n’importe quel architecte soit en capacité de comprendre les plans et de poursuivre le chantier après sa disparition. Antoni Gaudí laisse alors une marque importante de son style architectural et un guide précieux pour la poursuite du chantier.

L'histoire sans fin

Il dédiera entièrement les douze dernières années de sa vie à la Sagrada Familia. L'architecte catalan installera même son atelier au milieu du chantier pour ne faire qu’un avec son œuvre. Gaudí décède le 10 juin 1926 après s’être fait renversé par un tramway trois jours plus tôt. Cet homme qui marchait plus de douze kilomètres par jour pour rejoindre son chantier estimait que « c’était aux machines de s’arrêter et non aux hommes». A 73 ans, Gaudi s’en va et laisse derrière lui l’œuvre de toute une vie. 

« Lorsqu’il y a 26 ans j’ai accepté de diriger les travaux de la Sagrada Familia, je n’aurais jamais imaginé pouvoir avancer autant en si peu de temps », témoigne alors l'un des architectes actuels en charge du chantier. S'il est aujourd’hui, impossible encore de prédire une date de fin précise, nombre d'experts affirment que l'œuvre sera achevée en 2026 pour le centenaire de la mort de Gaudí. Le site officiel de la Sagrada Familia assure que la totalité de l’édifice sera terminé pour le premier tiers du XXIèmesiècle, soit avant 2033. Si 70% de la Sagrada Familia a été réalisé en près de 130 ans, il reste désormais une petite quinzaine d’années pour effectuer les 30% restants. Plus qu'un défi, c'est une véritable course contre la montre qui se présente aujourd'hui. Il faut parachever trois siècles d’histoire mais surtout rendre un dernier hommage à Gaudí, ce virtuose catalan, architecte de génie, penseur magnifique qui aura façonné une ville selon ses envies avec Art et matière.

Sergi Castignani, l'architecte-artiste

Natif de Barcelone où il grandit, Sergi Castignani connaît son premier contact avec l'Art tardivement, lors de sa formation d'architecte à l'âge de 30 ans. Après ses études d'ingénieur-architecte, il suit une formation dans la création : lithographie et calligraphie. Cette double casquette entre artiste et ingénieur devient alors le pilier de sa création. Avec son Art proche du style japonais et de l'estampe, Sergi Castignani sublime des paysages ou des scènes urbaines directement inspirées de sa ville natale. L'artiste utilise volontairement des couleurs douces qu’il estompe pour révéler la subtilité des teintes naturelles de la nature. Il représente l’aurore ou le crépuscule : ces instants où les coloris et les lumières ne sont pas encore définis. Il aime lorsque les éléments de ses toiles sont flous, lorsque formes et contours disparaissent pour faire place à la légèreté. De cette façon, la couleur n’existe que par la lumière. La poésie et la douceur sont des sentiments essentiels que l’artiste aime transmettre dans ses œuvres.

Voir la galerie de l'artiste

fren