Le peintre qui vit là-haut

29 juin 2017

"La peinture c'est fragile comme l'amour". Nicolas de Staël se fend de cette parole prémonitoire, dans une lettre à son marchand d'art Jacques Dubourg, postée d'Antibes, fin décembre 1954. Le 16 mars 1955, l'artiste se suicide, au sommet de son art, en se jetant d'une fenêtre de son atelier, à 41 ans.

Antibes, terminus.

"Au secours ! Un homme est mort !". Ce cri qui déchire la quiétude du vieil Antibes sort de la bouche d'une femme qui remontait la minuscule rue de Revely, juste derrière le port. Gisant sur le trottoir, elle avait aperçu une masse au sol, qu'elle a vite identifiée comme étant la silhouette d'un homme. Vêtu d'une chemise, d'une veste, d'un pantalon bleu et d'une paire d'espadrilles, le défunt est rapidement reconnu par un voisin curieux comme étant "le peintre qui vit là-haut". Là-haut, c'est la terrasse de l'appartement  dans lequel ce peintre s'était installé en octobre dernier.

Ce peintre, ce n'est pas n'importe qui, c'est l'une des meilleurs de son époque, Nicolas de Staël, une gloire moderne du milieu de l'Art qui vient de laisser sa vie sur un trottoir d'Antibes. Suicidé, au zénith d'une carrière qui avait mis du temps à démarrer.

"On coupe l'eau et le gaz demain"

Nicolas de Staël a vu le jour quarante et un an plus tôt à Saint-Pétersbourg en Russie. Ses parents ont disparu lors de la Révolution d'Octobre en novembre 1917 et il fut confié à une famille d'accueil à Bruxelles, les Fricero. Illustres descendants du peintre niçois, Joseph Fricero, qui au XIXème siècle, avait épousé une des filles du Tsar, Nicolas I de Russie. Après avoir étudié aux Beaux arts, le jeune Nicolas décide logiquement de se lancer dans une carrière d'artiste. Attiré comme un aimant par la lumière du Midi, il s'installe dans le Sud de la France où, il rencontre Jeannine Guillou, ancienne pensionnaire des Arts Déco de Nice. Coup de foudre. La belle quitte alors son mari pour de Staël, après quelques pérégrinations amoureuses à Alger et en Italie, ils se posent à Nice et une fille naîtra rapidement de leur amour en 1942 dans la capitale Azuréenne. A l'époque, l'artiste russe peint des toiles abstraites guidé par une géométrie inexplicable qui tourne dans sa tête. Il se lie d'amitié avec le peintre, abstrait, italien Alberto Magnelli, qui vit et travaille au Plan de Grasse. Mais si l'amour et l'inspiration ne lui manquent pas, c'est l'argent qui fait défaut. L'anecdote raconte même que c'est les ventes des œuvres de Jeannine, elle-même artiste, qui fait vivre le ménage. Elle le confirme dans une lettre "J'ai eu un contrat qui nous a fait vivre assez bien quelques mois et a permis à Nicolas de chercher en peinture une expression qui soit sienne." Jacques Matarasso, libraire de son état et l'un des premiers collectionneurs de Nicolas de Staël, se souvient "Ils habitaient un appartement minable, un endroit horrible, où à un certain moment il a cassé des meubles pour se chauffer...". Après avoir quitté Nice pour Paris et s'être tourné vers Kandinsky ou César Domela, la peinture progresse, mais la vie est toujours aussi difficile : "On coupe l'eau et le gaz demain", révèle une lettre de 1945 dans laquelle de Staël quémande quelque argent. Malade, épuisée par les privations, Jeannine Guilloux meurt.

Alors que son horizon personnel s'est assombrit, son destin artistique va connaitre une embellie vers la fin des années 40 où ses œuvres commencent, timidement, à se vendre, en Amérique notamment. Nicolas de Staël se remarie avec Françoise Chapouton et connaît à nouveau le bonheur d'être père, à trois reprises. N'ayant jamais oublié sa première inspiration, il veut retrouver la lumière du Midi. En s'installant à nouveau dans le Sud de la France, il la retrouvera comme il l'avait laissé "violente de contrastes lumineux". Mais dans le Luberon, il perdra la raison.

Jeanne et jolie

En 1953, après une première escale avec sa petite troupe familiale au Lavandou dans le Var, il s'installe dans le Luberon à Lagnes, près d'Apt. Il trouve refuge chez les Mathieu avec qui leur ami le poète René Char a fait faire leur connaissance. Entouré de sa famille, heureux en peinture et satisfait par la lumière, Nicolas de Staël trouve en prime que la propriétaire de la maison Mathieu est d'une beauté rare. Sa chevelure brune miroite sous le soleil. Il en tombe amoureux. Follement et éperdument au point d'en perdre la raison. Il écrit à son ami René Char "Jeanne est venue vers nous avec des qualités d’harmonie d’une telle vigueur que nous en sommes encore tout éblouis. Quelle fille, la terre en tremble d’émoi ! Quelle cadence unique dans l’ordre souverain… Quel lieu, quelle fille !"

Cette rencontre déclenche une tornade dans la tête de l'artiste, Jeanne l'obsède. Au point de lui proposer de l'accompagner avec sa famille en voyage en Italie. Le périple tourne court, la situation invivable ramène la petite troupe à Lagnes où de Staël renvoie brutalement sa famille sur Paris, pour rester seul, peindre seul et retrouver "son souffle qui lui échappe". Il s'installe à Ménerbes dans le Vaucluse. Il se rapproche irrémédiablement de Jeanne, il la peint et lui fait l'amour. Paysages et nus se succèdent à l'époque, fruit de sa liaison électrique avec la jeune provençale. Il veut l'épouser, car pour lui, un Prince Russe est respectable. Mais Jeanne est effrayée par cet amour trop puissant, elle ne veut pas quitter son mari pour de Staël. Elle se lasse, se refuse à lui, et, malheureusement, lui fait savoir. En septembre 1954, Nicolas s’installe à Antibes. A lui les paysages lumineux de Cannes, Cagnes, Nice, du Fort Carré d’Antibes. En six mois, il produit plus de trois cent cinquante toiles – soit le tiers de la totalité de son œuvre ! Il peint Jeanne, de mémoire. Jeanne nue, Jeanne debout, Jeanne couchée. Jeanne émerge d’un brouillard de couleurs tendres. Le tableau Nu couché bleu dépassera en 2011 la valeur de 7 millions d’euros. Nicolas veut revoir Jeanne. Mais, le 14 mars 1955, elle se refuse à lui. Alors Nicolas fait un paquet des lettres qu’elle lui a écrites et va les remettre à son mari en lui disant: "Vous avez gagné !". Le 16 mars, revenu à Antibes, il sort de son atelier, referme la porte derrière lui, monte jusqu’à la terrasse de l’immeuble. Et se jette dans le vide.

Moraldi la nature exaltée

Profondément exalté par les réalisations picturales de maîtres de la composition et de la matière, tels que Nicolas de Staël, Claude Monet, Pablo Picasso, Antoni Clavé ou encore Antoni Tàpies, Moraldi travaille sans relâche à l'interprétation visuelle et graphique de son sujet de prédilection : la nature. Au moyen de peinture acrylique associée à une palette lumineuse et intense, l'artiste crée des toiles abstraites composées d'une multitude de touches colorées qui viennent se superposer aux nombreux aplats précédemment appliqués. Fruits d'années de recherche et de réflexion, les œuvres picturales de Moraldi sont puissamment modernes et offrent au spectateur une interprétation toujours personnelle et sensible, mais qui se veut provisoire car continuellement en cours d'écriture, à l'image de son sujet qui, éternellement, se transforme et se renouvelle.

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