Le trait célèbre Egon Schiele

2 novembre 2016

Homme au destin fulgurant, artiste maudit en son temps, Egon Schiele qui a traversé l'histoire de l'Art comme une comète, est l'un de ces enfants terribles que l'Autriche d'aujourd'hui aime pourtant mettre à l'honneur aux côtés des prodiges Mozart, Freud, Zweig et autres Klimt.

L'enfance souffrance

Né le 12 juin 1890 à Tulln an der Donau au nord-ouest de Vienne, d'un père chef de gare et d'une mère issue d'une famille paysanne, Egon Schiele grandit aux côtés de deux sœurs, Mélanie et Gerti. La fratrie aurait pu être composée de plus de membres, mais le sort s'est acharné sur les enfants de Marie Schiele qui a accouché d'un garçon mort-né en 1881 et qui a perdu l'une de ses filles, Elvira, née en 1883, alors âgée de 10 ans. Cet équilibre familial fragile se craquèle davantage lorsqu'Adolf Schiele contracte une syphilis fatale qu'il refuse de soigner, abandonnant alors sa famille en 1905. Ces drames ont indubitablement influencé l'œuvre d'un Egon Schiele au tempérament hypersensible. Comment ne pas penser à son tableau Egon Schiele Tote Mutter (1910), où cette composition en trois plans dépeint l'amour-souffrance d'une mère pour un enfant qui n'a pas eu la chance de voir le jour.

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(Egon Schiele Tote Mutter, 1910)

Egon Schiele grandit au sein d'une gare excentrée de la ville, dans une campagne tranquille et foisonnante entre tournesols, châteaux et rives du Danube. Très tôt son appétence pour le dessin l'amène à sublimer et transcender ce paysage de campagne. Plus tard, son tableau Quatre Arbres (1917), bien que déchiré alors entre ses inspirations morbides de l'époque et sa soif de nature, retranscrira parfaitement ses premiers coups de crayons de son enfance. L'autre sujet de prédilection de l'enfant Egon Schiele est les trains, qu'il collectionne et qu'il dessine suprêmement bien. Son père y voit alors le signe que son fils unique reprendra le flambeau de son travail de chef de gare et l'encourage dans cette voie, allant même jusqu'à brûler certains de ses carnets de dessins qui ne représentaient pas ces machines de fer et de vapeur. La dégradation progressive de la santé du paternel et son décès précoce conjugués aux drames maternels procurent alors à jamais à Egon Schiele une vision du monde sombre, tourmentée et funeste. Une vision renforcée par le fait qu'au début des années 1900, Vienne est "la capitale du suicide" : Ludwig Boltzmann, Otto Mahler, Richard Gerstl, Georg Trakl ou Otto Weininger font partie des illustres personnages qui se donnent la mort.

"S'il a du talent ? Oui beaucoup trop"

Le beau-frère de son défunt père, Leopold Czihaczek, également chef de gare, épouse Marie Schiele et devient alors le tuteur d'Egon. Contre l'avis de ce dernier, qui souhaite à son tour en faire un employé des chemins de fer, Schiele poursuit le dessin et fait son entrée à l'Ecole des Arts de Vienne où un certain Gustav Klimt a également étudié. Après une année d'études, en 1906, sur l'avis collégial de plusieurs membres de l'Ecole, Schiele est envoyé à la très classique et rigoureuse Académie des Beaux Arts de Vienne. Lorsque sa mère se renseigne auprès du farouche professeur de l'Académie, Christian Griepenkerl, sur les talents de son fils, il répond "S'il a du talent ? Oui beaucoup trop. Il fiche la pagaille dans toute la classe". Ses premiers travaux sont inspirés vaguement de l'impressionnisme, mais son attrait pour la Sécession viennoise le frappe de plein fouet. Admiratif et très marqué par les œuvres de Gustav Klimt, on retrouve même certains éléments décoratifs du "peintre d'or" dans les toiles de Schiele. En 1907, année de leur rencontre, Gustav Klimt alors âgé de 45 ans encourage et présente au jeune Schiele quelques-uns de ses modèles et de ses mécènes. Significatif de la relation entre les deux hommes, Schiele pense même se renommer "le Klimt d'Argent". D'autres influences construisent alors progressivement la palette et le style de Schiele, de Van Gogh à Holder en passant par Minne et même Munch dont il partage les tourments. La relation entre Egon Schiele et la figure tutélaire académique se révèle rapidement impossible, et le jeune peintre décide alors de quitter l'Académie, suivi d'amis partageant les mêmes convictions pour fonder le Seukunstgruppe.

Portraits, nus et autoportraits

En quittant l'Académie, Schiele rédige un manifeste virulent, en forme de déclaration de guerre, visant à expliquer ce choix controversé : "L'Art reste éternellement le même : l'Art. C'est pourquoi il n'y a pas d'Art nouveau. Il y a de nouveaux artistes. Le nouvel artiste est et doit être capable de bâtir complètement seul, ses propres fondations, sans se reposer ni sur le passé, ni sur la tradition." Le Seukunstgruppe entérine définitivement l'histoire en signant un contrat d'exposition avec la galerie Pisko sans l'accord des professeurs, ce qui représente une violation grave des règles de l'Académie.

Egon Schiele peint alors des portraits, qui sont pour lui à l'époque une activité rémunératrice. L'œuvre le Portrait de Gerti Schiele, peint en 1909, est un tournant dans l'évolution de ses travaux. Il représente sa sœur sur fond vide, monochrome et uniforme. Cette mise en lumière du sujet principal sur fond monochrome et dépouillé sera l'une des composantes de son style personnel qui évoluera ensuite vers les nus dès 1910. Cette quête nécessaire pour lui porte un nom : la sexualité. Hanté par le corps humain et les pulsions dont il est l'objet, ses personnages prennent des poses figées et angoissantes. Représentés de manière explicite, ses modèles masculins ou féminins ont le corps tordu, déchiré ou déformé. Chargé de brutalité, avec une pointe de provocation, Egon Schiele découpe les traits de ses modèles au scalpel excluant toute douceur de ses œuvres. Dans le même temps, il accorde une importance primordiale aux autoportraits, dans lesquels il ne cherche pas à faire transpirer sa condition sociale, son état émotionnel ou ses traits physiques mais son intériorité aussi angoissée que les traits nerveux et aigu de ses modèles.

dessins

En 1911, alors qu'il accepte de se confronter au regard des autres, il n'obtient aucun succès malgré de nombreuses expositions. Cette même année, il rencontre Valérie Neuzil dite "Wally", qui deviendra sa femme, son modèle et son inspiratrice. Installés dans le village de Krumau, ils sont cependant rapidement chassés par les habitants lassés de voir la jeune Neuzil nue dans le jardin posant pour Schiele. Exilés et isolés à Neulengbach, l'artiste est accusé en 1912 de détournement de mineur, de viol et d'immoralité publique via la distribution de ses dessins. Après 21 jours de garde à vue et 3 jours de prison, son sentiment de révolte et d'injustice est au plus fort. Il réalise alors à cette époque, certains de ses dessins les plus provocants et les plus érotiques.

Succès éphémère de son vivant

Après le mariage de sa sœur, et accessoirement premier modèle, Gertrude, avec Anton Peschka, l'un de ses plus fidèles amis rencontré à l'Académie, Egon Schiele se sépare de Valérie Neuzil. Cette démarche d'indépendance vis-à-vis de sa sœur lui prend tout de même de longs mois et la même année, en 1915, il rencontre et épouse Edith Harms. Exempté de service militaire armé, son trait s'apaise en même temps que ses dessins. Ses modèles féminins sont moins torturés, moins acides, mieux formés. Les corps ne se cassent et ne se cachent plus, sa nouvelle femme qui est son principal modèle y est certainement pour quelque chose. De retour à Vienne en 1917, boudé jusqu'alors, le public autrichien commence à prendre conscience de la valeur de Schiele. Son tableau intitulé La Famille (1918) est le fer de lance de son évolution. Invité à participer à la 49ème exposition de la Sécession, il réalise l'affiche de l'événement et la grande majorité des cinquante tableaux qu'il y exposait sont vendus. Les commandes pleuvent alors et il rencontre le même succès à Zürich, Dresde ou Prague. Âgé de 28 ans, Egon Schiele peint en 1918 Gustav Klimt sur son lit de mort. Année noire pour l'élite autrichienne qui perd en plus de Klimt, Otto Wagner, Kolo Moser et... Egon Schiele. Quelques mois après le décès de Gustav Klimt, emporté par une pneumonie, la femme de Schiele tire sa révérence à son tour des suites d'une grippe espagnole qui emportera Egon trois jours plus tard, le 31 octobre 1918.

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(La Famille, 1918)

Aujourd'hui la plus grande majorité des œuvres de Schiele se trouvent réunies au Leopold Museum de Vienne. Provenant de la collection privée de Rudolf et Elisabeth Leopold, le couple a mis en vente plusieurs œuvres de Schiele. Haüser bunter Wäsche (1914) fut adjugée en 2011 à 27,6 millions d'euros, tandis qu'en 2013 trois œuvres sur papier atteignirent des sommes records pour ces supports, cédés pour respectivement 1,2 millions d'euros, 6 millions d'euros et 9 millions d'euros.

Marchant encore une fois dans les traces dorées de Gustav Klimt, Egon Schiele s'est fait un nom à part entière sur les terres de Freud, Schubert et Mozart.

Yo, la passion du modèle vivant

Le pied mis à l'étrier par un père passionné des illustrateurs et des caricaturistes du XXème siècle, Yo exerce tout d'abord le métier d'avocat pendant une dizaine d'années avant de se consacrer définitivement au dessin et à la peinture. Passionnée par les corps et les modèles vivants, influencée par le mouvement du Surréalisme du XXème siècle, c'est l'expression des corps et de la douleur dans les dessins d'Egon Schiele qui marquent au fer blanc l'artiste. Le corps est le point de départ de son travail, elle ne dessine qu'en présence de modèles vivants avec lesquels elle se plait à échanger. Travaillant à l'instinct avec différents matériaux (encre, crayon, acrylique) qu'elle manie au bambou, à la plume, au couteau ou avec les doigts. Yo allie son énergie et celle de ses modèles pour dessiner avec instinct et précision les mouvements et attitudes des corps. Ses dessins sont la trace d’une rencontre, d’un moment de partage, d’un instant de vie.

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