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Monir, miroir moderne de l'Iran

23 janvier 2018

Monir Shahroudy Farmanfarmaian, artiste nonagénaire iranienne, est mise à l'honneur à Téhéran depuis l'inauguration d'un musée dédié intégralement à son œuvre. Cette institution est la première du pays consacrée à une seule artiste féminine. Après des années d'exil et une relation chaotique avec sa terre natale, Monir est enfin prophète en son pays.

En fin d'année 2017, l'Iran aura vécu trois séismes. Si les deux premiers furent dramatiques entassant décombres et centaines de morts, le troisième ne ressemble en rien à ces tragiques catastrophes naturelles. Pourtant, son impact, sa résonance et surtout sa symbolique sont tout aussi puissants. En effet, le vendredi 15 décembre 2017, l'Iran a inauguré son tout premier musée officiel dédié à une artiste féminine : la légendaire Monir Shahroudy Farmanfarmaian. A quelques encablures à l'Est du National Jewelry Museum, du Forum des Artistes Iraniens et surtout du National Museum of Iran, le Musée Monir a ouvert ses portes dans les jardins historiques datant du XIXème siècle, en plein cœur du Parc Negarestan à Téhéran.

"Un moment vraiment historique", c'est ainsi qu'a été qualifiée l'ouverture de la structure muséale par la principale critique d'Art iranienne, Shiva Balaghi. "C'est un hommage approprié pour l'un des artistes vivants les plus importants aujourd'hui. Ce musée devient vraiment une fenêtre sur la modernité iranienne, montrant comment Monir a réuni l'abstraction et la géométrie islamique pour créer une forme d'Art iranienne unique."

Des cartes postales de Téhéran à Andy Warhol

Monir Shahroudy Farmanfarmaian n'est pas l'artiste la plus connue dans le microcosme artistique occidental, pourtant c'est une véritable superstar au Moyen-Orient et dans le Golfe Persique.

L'artiste a vu le jour dans l'ancienne capitale persane de Qazvin en 1924. Dans cette ville religieuse du nord-ouest de l'Iran, résolument tournée vers l'industrie du textile, du coton et du cuir, elle acquiert très tôt des compétences artistiques en réalisant toutes sortes de travaux d'aiguille, de couture, de tricot, crochet , broderie et dentelles. Plutôt bien née, son père descendant d'une longue lignée d'ayatollahs et de commerçants, tandis que sa mère est issue de l'aristocratie ottomane, elle grandit dans un cadre idyllique entre les murs d'une demeure entourée de jardins luxuriants et ornée jusqu'aux portes de nombreuses images de fleurs, rossignols et autres oiseaux. Quand son père est élu au Parlement Iranien en tant que représentant de Qazvin en 1932, la famille déménage à Téhéran dans une grande bâtisse remplie de bustes en plâtre des vieux Rois et des grand poètes. La première rencontre concrète de Monir avec l'Art se passe lorsqu'elle prend des leçons de dessin auprès d'un tuteur privé qui avait voyagé et étudié en Europe. En l'absence de livres d'Art en Iran, elle apprend en copiant des cartes postales de paysages occidentaux, des natures mortes et des portraits en utilisant des petits crayons de couleur. Après de brèves études d'un semestre au Fine Art College de l'Université de Téhéran, elle réalise très rapidement que pour devenir une artiste à part entière, elle doit s'envoler pour l'étranger et laisse tomber les petites cartes postales.

La Seconde Guerre Mondiale qui fait rage brise son rêve de s'envoler pour Paris. Au lieu de la capitale française, c'est à New York qu'elle débarque après un voyage en bateau à vapeur, loin des sources de son Art et de ses inspirations initiales. Finalement au bon endroit, au bon moment, dans une cité urbaine en pleine effervescence artistique, elle se nourrit abondamment d'Art de tous les côtés. Elle visite frénétiquement les musées, les galeries et les ateliers d'artistes. Elle suit en parallèle des cours à la Cornell University, puis à la Parsons School of Design et enfin à l'Art Students League. De fil en aiguille, de rencontres en rencontres, elle intègre les cercles privés et informels de divers artistes d'avant-garde et progressistes, dont certains deviendront des sommités mondiales de l'histoire de l'Art. La petite iranienne inconnue se retrouve à partager ses idées avec Jackson Pollock, Willem de Kooning, Mark Rothko, Joan Mitchell, Larry Rivers ou encore Barnett Newman... En 1953, elle intègre le département artistique du magasin Bonwit Teller & Co où elle opère en tant que dessinatrice de mode et illustratrice commerciale. L'un des ses plus proches collègues de travail est un certain Andy Warhol avec lequel elle se lie rapidement d'amitié.  Prolifique, son premier séjour aux Etats-Unis prend fin en 1957 lorsqu'elle prend la décision de revenir en Iran.

Iran : relation compliquée et amour profond

De retour à Téhéran en février 1957, elle épouse Abolbashar Farmanfarmaian, un jeune et brillant avocat formé à l'Université de Chicago et de Columbia. Après une lune de miel à Abadan et Ispahan, des cités merveilleuses de l'ancienne Perse, Monir (re)découvre les richesses artistiques historiques de son propre pays. Elle entame alors son œuvre en expérimentant la technique du monotype. Représentant dans un premier temps des fleurs, ceci constituera sa première exposition personnelle à l'Université de Téhéran en 1963. Mais sa véritable signature et sa marque de fabrique, Monir Shahroudy Farmanfarmaian la trouve lorsqu'elle visite la Mosquée Shah Cheragh à Shiraz en 1966. Etincelante et incandescente, cette mosquée marquera le point de départ de l'Art qui rendra la jeune femme célèbre. "Imaginez que vous entrez dans le centre d'un diamant et que vous regardez le soleil" explique-t-elle, alors qu'elle reste assise pendant des heures dans la haute salle du dôme, admirant les minuscules mosaïques de miroirs qui recouvrent chaque centimètre de la structure religieuse.

Pendant une décennie, elle mène avec détermination, une vie artistique expérimentale, prospère et remplie. Usant de mosaïques de miroirs dans son Art, elle y incorpore des fragments de peinture sur verre. Naviguant sans cesse dans ses sculptures entre folklore islamique et motifs géométriques abstraits, son travail attire l'attention internationale. Malheureusement, en 1979, l'Iran connaît une crise politique et une révolution sans précédent. Considérée comme des proches du Shah, le couple Farmanfarmaian doit fuir le pays, abandonnant une grande partie des travaux de Monir. Confisquées et détruites, ses mosaïques flamboyantes disparaissent petit à petit, tandis qu'elle pose le pied à New York pour un second séjour, qui durera près de 30 ans. Outre-Atlantique, elle tente de se lancer dans la mosaïque-miroir, mais elle découvre rapidement la difficulté de travailler aux Etats-Unis. Sans soutien technique, sans ouvrier qualifiés, face au manque de matériaux et de ressources, elle peine à poursuivre ses expérimentations sur son support de prédilection. Elle travaille alors sur d'autres aspects de l'Art, comme les commissions, les dessins textile, le monotype et le dessin.

L'œuvre d'une vie enfin célébrée

Monir Shahroudy Farmanfarmaian devient veuve en 1991, lorsque son mari Abolbashar succombe des suites d'une leucémie. Elle se rend en Iran en 1992 pour explorer la possibilité de vivre dans le pays en tant que femme seule et artiste dans un régime islamique. Ce n'est qu'au début de l'année 2005, après 26 ans d'exil, qu'elle rentre enfin et définitivement chez elle. A Téhéran s'achève alors le second mandat du président Mohammad Katani et la période est marquée par une culture plus ouverte et une censure détendue. Rapidement, elle réaffirme sa place parmi la communauté artistique iranienne, réunissant ses anciens employés pour travailler à nouveau sur ses mosaïques adorées. Shiva Balaghi a déclaré que le retour de l'artiste en Iran avait stimulé sa créativité. "Monir a appelé cela son" crépuscule gracieux ", mais en fait, ce fut le moment le plus productif et le plus réussi pour elle en tant qu'artiste."

Dans les jardins historiques du Parc Negarestan, le musée Monir expose les 51 œuvres du "crépuscule gracieux " de l'artiste. Sont à l'honneur les évidents miroirs mosaïques, des monotypes abstraits et des peintures sous verre, inspirées de motifs géométriques apparentés à l'architecture iranienne ancienne. "Toute mon inspiration vient d'Iran, cela a toujours été mon premier amour. Quand j'ai voyagé dans les déserts et les montagnes, tout au long de mes jeunes années, tout ce que j'ai vu et ressenti est maintenant reflété dans mon Art." Toutes les pièces exposées dans le musée, géré par l'Université de Téhéran, ont été offertes par Monir, qui souhaitait honorer la mémoire de son dernier mari. "Il était professeur de droit à l'université de Téhéran, et je leur ai donc offert 51 pièces"

Monir Shahroudy Farmanfarmaian  s'est imposée comme l'une des artistes les plus innovantes et influentes de son temps. Sa seule présence actuelle en Iran suggère que les choses bougent encore une fois dans ce pays où les séismes et les révolutions successives ne seront finalement jamais aussi puissants que le vent créateur et innovant qu'insuffle, avec une force délicate, ce bout de femme âgé de 94 ans.

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