La météorite Aya Takano

24 août 2017

Aya Takano est de ces esthètes qui rendent le milieu de l'Art contemporain aussi accessible qu'énigmatique. L'artiste s'est bien installée dans une brèche ouverte entre Art noble et création populaire.

Manga mou

A première vue, ses œuvres ressemblent à des mangas comme on en trouve par milliers au Japon. Mais en se penchant au plus près des toiles, le spectateur entame un véritable voyage astral dans un univers "esthético-narratif" tellement puissant et profond. Quiconque croise le regard de ses filles aux silhouettes graciles et longilignes se sent irrémédiablement entraîné vers le monde élastique, fluide et souple dans lequel elles nagent. La souplesse, c'est le fil d'Ariane du travail de Takano. Même gigantesques, ses toiles semblent toujours trop étriquées pour les mondes, les femmes-enfants et les animaux qu'elle dépeint. Les corps, les choses et les paysages doivent faire montre de toute leur flexibilité pour se plier aux lois physiques spéciales édictées par les pinceaux d'Aya Takano. Ils prennent alors une apparence molle, aqueuse, de la gélatine et dressent une civilisation instable à l'image de celle décrite dans son manga de 186 pages intitulé presque logiquement "The Jelly Civilization Chronicle".

"Depuis toute petite, je me sens en décalage avec tout ce qui m’entoure, y compris les objets familiers. Ils m’ont toujours paru trop carrés, trop durs, trop pointus, trop glissants. Les fleurs en bouquet et les arbres taillés ne m’ont jamais semblé beaux. Les chenilles, l’eau, les puces d’eau en gros plan : voilà ce que je trouvais d’une extrême beauté. Aujourd’hui encore, j’aime les choses pâteuses et translucides, avec des formes indéterminées. Les maisons, les cuillers ou les voitures me semblent brutales, mal dégrossies." Elucubrations ? Délires d'une artiste incompréhensible, aussi bien pour elle-même ? L'œil joueur, Aya Takano,  glisse qu'observer les nuages l'excite plus que faire l'amour et cite parmi ses inspirations des références surprenantes et hétéroclites : Salvador Dalí, Auguste Renoir, la Renaissance Italienne, l'Expressionnisme, la Sécession Viennoise, les animes, l'Ukiyo-e mais aussi le shunga de la période Edo. Mais d'où vient la météorite Takano ?

Kaikai Kiki quoi ?

Aya Takano est née le 22 décembre 1976 à Saitama aux portes de Tokyo. Fille d'une professeure de piano et d'un libraire, elle passe son enfance à parcourir des livres de sciences naturelles et de science fiction. Les animaux et les paysages fantastiques associés aux univers urbains seront des thèmes récurrents de ses œuvres où elle mixera habilement le futur et la fantaisie. Après des études en histoire de l'Art à la Tama Art University de Tokyo et un passage en tant que dessinatrice dans les studios Nintendo, elle voit sa carrière prendre une toute autre envergure. Résolument artiste de son temps, elle imprègne son travail de toutes les influences de la culture populaire tout en respectant l'Art noble et établi. Ce qui lui vaut d'être repérée par l'artiste qui a placé le Japon sur la carte contemporaine du monde de l'Art : Takashi Murakami. Roi du Néo Pop, colosse du marché de l'Art, Murakami, qui a implanté ses petites fleurs colorées et souriantes sous les ors du Château de Versailles en 2010, n'a plus besoin d'être présenté. Innovateur au caractère altruiste, il a fondé à la fin des années 1980, son propre atelier-entreprise sous le nom d'Hiropon Factory, qui changera de nom en 2001 pour devenir la Kaikai Kiki Corporation. Kaikai Kiki ? Ce terme caractérise initialement le travail de Kano Eitoku (1543-1590), peintre japonais classique du XVIè siècle, et se traduirait grossièrement par le mélange du grotesque et du fantastique. Défini de façon plus condescendante, cela pourrait être traduit par "japoniaiseries".

Sous l'impulsion de maître Murakami, la KKC travaille à rendre perméables les limites entre les différentes pratiques (illustration, mode, cinéma, peinture etc.), entre les traditions et la modernité, entre folklore nippon et images mondialisées. Collectionneurs d'Art, enfants, ados perdus ou adultes avisés, aucune frange de la population n'est oubliée par les productions de cette véritable boîte à merveilles.

Murakami et Fukushima

Adoubée par Takashi Murakami au début des années 2000, qui l'incite à peindre ses fillettes sur toile, elle y a vu une aubaine rare. "Au lycée, puis à l’université, je trouvais que les mangas, les arts numériques, le design et la photo de mode étaient plus modernes que la peinture, et c’est pourquoi je me suis engagée dans cette direction-là. Puis Takashi Murakami m’a appris à peindre sur une toile – et je m’y suis mise, sans grand enthousiasme. J’avais 19 ans à l’époque. Plus tard, il a accepté de produire une exposition personnelle [en 1997 à Tokyo]  de mes œuvres, et les tableaux se sont bien vendus. C’est alors que je suis devenue une professionnelle de la peinture, si l’on peut dire."

Aya Takano suit son maître Murakami sur les voies du manga à dimension artistique : même saturation d'images, mêmes surabondance de couleurs et d'éléments décoratifs, même libertinage — le kitsch est l'un des signes artistiques contemporains de la mondialisation. Mais son trait est plus mou, plus élastique, plus souple que celui de Murakami. Aya Takano a développé en parallèle un rapport quasi fusionnel à son Art, ses outils, ses techniques et ses ingrédients. "J'ai une vraie passion pour l'aquarelle, les pinceaux et le papier à dessin. J'ai commencé par l'aquarelle, puis j'ai adopté la peinture à l'huile au lycée, avant de l'abandonner à 19 ans pour l'acrylique, beaucoup plus proche de l'aquarelle quand on l'applique sur la toile. Après le 11 mars 2011 [date de la catastrophe nucléaire de Fukushima], choquée, j'ai commencé à refuser les choses non naturelles. Mes goûts alimentaires ont changé et mon style vestimentaire aussi. De même, l'acrylique ne m'allait plus, alors je me suis remise à la peinture à l'huile."

L'œuvre de Takano est en perpétuel mouvement, et l'artiste poursuit continuellement ses expérimentations : "Ca me plait d'écraser et de frotter le pinceau contre la toile. Il court et laisse une trace." Aux côtés des autres artistes issus du sérail Kaikai Kiki Corporation comme Chiho Aoshima, Mr., Chinatsu Ban, Rei Sato ou Akane Koide, Aya Takano porte haut l'étendard nippon planté par Murakami. Elle topographie son monde meilleur, fabuleux mélange entre l'humain, le végétal et le minéral. Un monde gélatineux, sensible, sucré mais aussi acide et parfois même violent qui, certes, n'existe pas. Mais n'est-ce pas le propre d'un artiste de transformer le réel en rêve, aussi étrange soit-il ?

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