Livraison et retour OFFERTS !

Le foot au musée, vraiment ?

24 octobre 2017

Et si nous oubliions tous nos a priori sur le football ? C'est ce que propose l'exposition "Nous sommes Foot" au MuCEM, en rendant hommage aux peuples et aux pratiques socioculturelles qui accompagnent le ballon rond en Méditerranée comme à Marseille. Entrez balle au pied dans une exposition audacieuse, divisée en 11 sections et qui se visite en 90 minutes, bien entendu !

Les jeunes gens mal éduqués entrent au musée

Faire entrer le football dans un musée, mais quelle idée ? Le public du musée ne va pas au stade et le public du stade ne va pas au musée, c'est tout simple. Et puis, bon, les gens qui aiment le foot... Il y a quatre ans, Gilles Perez, réalisateur et producteur de documentaires, en a pris plein la figure lorsqu'il a initié le projet d'une exposition consacrée au sport roi dans le monde et à son large champ d'influence sur la société."On m'a fait entendre que le football, c'était des braillards violents, des jeunes gens mal éduqués qui gagnent aujourd'hui des millions. Pourquoi ferait-on une exposition sur eux ?" se souvient-il. Le co-commissaire de l'exposition distingue, au travers de ces premières réticences sans réels fondements, ce qu'il qualifie de sorte de déférence sociale. "Il y a un certain mépris de classe qui fait qu’une culture populaire ne pourrait pas rentrer dans un lieu de culture, que doit symboliser un musée national et plus particulièrement le MuCEM", déplore-t-il.

(Casablanca, Maroc)

(Un match de football amateur à Marseille en 2004)

Pourtant, aux côtés de Florent Molle, conservateur du Patrimoine au McCEM et passionné par le ballon rond, il défend le rôle d'un musée de civilisation, reflet des traditions populaires de son époque. Le football, sport universel et global par excellence, "y a, logiquement, toute sa place". "Tout le monde est concerné par le football, et notamment aussi ceux qui détestent ce sport. On ne peut pas fermer les yeux sur le fait que le football est le sport le plus populaire du monde : faut-il rappeler que plus d’un milliard de téléspectateurs ont regardé la finale de la dernière Coupe du monde ?" défend Florent Molle, "pour un musée de société, évoquer le football est une évidence."

"Le foot est un polaroïd de nos sociétés"

In fine, après avoir jonglé avec les difficultés et dribblé les préjugés pendant de longs mois, la grande exposition "Nous sommes Foot" a ouvert ses portes le 11 octobre 2017 en plein cœur des murs de l'écrin réalisé par l'architecte Rudy Ricciotti. Forte d'une collection de plus de 400 œuvres, objets insolites, photos, installations et vidéos issus de collections, de musées et de fédérations de football, elle est présentée à Marseille, fief d'un certain Zinédine Zidane, une ville où le football se vit plus intensément qu'ailleurs. Plongée dans les arcanes de l'essence pure du football.

Mettre les clichés hors-jeu

Quand on pousse la première porte de l'exposition, on entame un voyage qui commence pourtant bien mal. On entre dans un vestiaire dégoûtant, sonore, nauséabond et ne dégageant que les mauvaises odeurs des habituels stéréotypes qui collent à la peau des footballeurs et que ce sport porte comme un fardeau. Tout y est. Les Unes satyriques de Charlie Hebdo, les critiques acerbes de François Hollande, les propos grinçants de Pierre Desproges... rappellent ces poncifs : le joueur de foot n'est qu'un con en short qui court derrière un ballon, qui gagne bien trop d'argent, qui ne sait pas aligner deux mots et le football n'est bon qu'à générer des millions dans un monde où le sport est mort abattu par la corruption et le dopage. Etrange façon d'accueillir le visiteur, confronté dès les premières secondes à cette face sombre et maudite du football, mais néanmoins invité à se débarrasser de ces idées reçues en les griffonnant sur une ardoise mise à disposition à l'entrée. Une fois cette étape passée, la thérapie peut alors commencer.


Tactiquement, l'exposition "Nous sommes Foot" s'organise en trois principaux volets : Passions, Engagements et Mercato. C'est un appel à notre âme d'enfant qui est proposé en première partie. La passion d'un gosse qui devient supporter acharné, d'un collectionneur de vignettes Panini qui termine à chanter dans les travées d'un stade, ici le ballon rond et la religion se juxtaposent. Cet amour du football naît toujours dans le cercle familial et engage rapidement l'appartenance identitaire à un club, une ville ou une nation. Le MiCEM a alors rassemblé entre ses murs des portraits, des vidéos de légende, des pièces rares de collectionneurs et des objets singuliers qui nous rappellent, passionné ou pas, à quel point le football peut s'ériger en fabuleux vecteur d'intégration, de respect et de partage. Ainsi la Coupe du Monde 1998 côtoie les écharpes aux couleurs de différents clubs, la marionnette de Zizou se conjugue avec les vieilles photographies d'équipes amateurs, les incroyables images de tifosi collectées par le sociologue italien Daniele Segre tranchent avec les vidéos mythiques du génie-voyou argentin Diego Armando Maradona.

Dans cette première partie de l'exposition, la pièce la plus remarquable est une sorte de cage isolée avec des écrans sur trois murs et des enceintes puissantes transportant le visiteur dans l'ambiance sauvage et bouillante des tribunes des plus grands stades méditerranéens. On se retrouve inévitablement au milieu du Vélodrome, avec son fameux "Aux armes !" entonné par les deux virages qui se répondent, mais aussi au cœur d'autres enceintes fracassantes comme le Camp Nou de Barcelone ou le Karaïskaki du Pirée en Grèce. C'est après avoir jeté un œil curieux à tout cela que la phrase martelée par Pier Paolo Pasiloni, revêt tout son sens "Le football est la dernière représentation sacrée de notre temps".

Ultras, camps de concentration et Cristiano Ronaldo

Naturellement, le MuCEM de Marseille n'avait pas le droit d'occulter l'OM dans son exposition. Pas seulement parce que les photos de Patrice de Peretti dit "Depé", l'un des seuls supporters au monde à avoir donné son nom à une tribune, le célèbre virage Nord du Vélodrome, cette robe de mariée aux couleurs ciel et blanches, et la glacière de Marcelo Bielsa sont des pièces immanquables, mais aussi parce que Florent Molle et Gilles Perez ont enquêté de façon exceptionnelle sur les racines du mouvement ultra, né en France à Marseille, après un périple dans l'Italie des années 1980 de quelques potes marseillais dans les stades de Gênes et de Turin. Au terme de plusieurs voyages, le duo de commissaires a notamment collaboré main dans la main avec le Commando Ultra et la Vieille Garde, et certaines trouvailles sont uniques sur l'Olympique de Marseille, mais pas que. Le visiteur plonge dans l'univers des ultras méditerranéens en Algérie, Tunisie, Palestine, Bosnie et évidemment en Italie.

(Un accessoire inédit d'ultras italiens des années 70)

Si l'engouement du supporter est mis à l'honneur, l'exposition n'en n'oublie pas pour autant ses excès, comme en témoignent les barres de fer récoltées après les scènes de bataille rangées survenues sur le Vieux-Port en marge de la rencontre Angleterre-Russie lors de l'Euro 2016. "On voulait faire de cette cage un passage non obligé de l'exposition, détaille Florent Molle. "Comme pour dire au visiteur : 'Vous qui êtes supporter et qui avez choisi la passion, vous êtes prévenus, vous ne pouvez entrer dans la violence qu'après consentement.'"

L'exposition se poursuit dans la partie Engagements, et, nous rappelle à quel point le football et la politique ont des frontières tellement poreuses et tenues. Miroir grossissant des valeurs morales de son époque, l'histoire du football conte les affres des XXè et XXIè siècles : totalitarismes, colonisation, guerres... le football a toujours constitué un théâtre de résistances grâce à des joueurs, passionnés et héros. Le stade reste encore aujourd'hui le reflet fidèle de notre société contemporaine. En ce sens, les différentes affiches appelant au boycott de la Coupe du Monde 1978 en Argentine, alors tenue par la dictature du général Videla, les photos d'une tenue de sport issue du camp de concentration de Mauthausen, le match de la honte entre la RFA et l'Autriche, le racisme des stades italiens, l'engagement de Rachid Makhloufi ou encore la rage de Lorik Cana sont autant d'images qui jaillissent aux yeux du visiteur.

Un autre football est possible

La dernière séquence de l'exposition est certes plus légère, mais le passionné grimacera tout autant. Mise en lumière, l'évolution du football l'a éloigné de son essence la plus pure. De sa professionnalisation, entamée dans les années 1930, à la montée du libéralisme économique, le football n'a cessé de changer. Il est devenu aujourd'hui objet de business aux enjeux financiers colossaux, autant qu'un produit médiatique, et l'exposition ne s'est pas gêné pour le démontrer. De la triche à la corruption, du scandale Blatter au Qatargate, le marché des transferts, la starification des joueurs-sandwiches, le football-marchandise, tous ces éléments nous rappellent que le foot s'éloigne lentement de l'esprit de ses origines. Enfin, une partie de l'exposition intitulée justement "Prolongations" est un motif d'espoir pour les amoureux de la balle ronde et un joli pied-de-nez à toutes les critiques de la première heure. Mise en lumière d'initiatives citoyennes et visions humanistes par le biais du football : actions sociales de proximité, gestion des clubs par les supporters ou encore équipes se rassemblant autour de valeurs solidaires. Ces mots gardent tout leur sens à l'évocation de la marraine de l'exposition, Honey Thaljieh, capitaine féminine de la toute première équipe nationale de Palestine et du parrain, l'équipe de l'Alma de Africa. Évoluant en troisième division, elle est constituée de réfugiés et évolue avec l'article 14 de la Déclaration universelle des droits de l'homme floqué sur le maillot. "Une vision plus positive du football en rappelant que celui-ci offre toujours la possibilité d’un monde solidaire et citoyen. Son futur ne dépend que de ce que nous en ferons." conclut Florent Molle.

L'exposition "Nous sommes Foot" est bien plus qu'un simple pèlerinage pour vulgaire supporter de l'Olympique de Marseille. Comme le football dans la société, elle touche tout le monde, passionné ou pas, jeunes et vieux, hommes et femmes. Et pour ceux qui doutent encore de la place de ce sport dans un musée, sachez que la portée esthétique, politique ou médiatique du ballon rond a inspiré les plus grands, dans tous les styles : Picasso, Nicolas de Staël, Keith Harring, Salvador Dali, René Magritte ou encore Niki de Saint-Phalle pour ne citer qu'eux. Débat clos, balle au centre.

 

"Nous sommes Foot" | Marseille, MuCEM | J4 niveau 2 (800 m²) | Du mercredi 11 octobre 2017 au dimanche 4 février 2018.

offrez-de-l-art

Faites de votre écran une oeuvre d'art