Mark Rothko, si simple, si compliqué

Maitre de l'abstraction, Mark Rothko aura pendant plus de trois décennies marqué l'histoire de la peinture d'une empreinte exigeante, mystérieuse et éclatante, comme ses toiles, habiles assemblages de couleurs éblouissantes et de vides lumineux.

Une fin au goût d'inachevé

Alors que l'année 1970 vient à peine d'écrire ses premières pages, une ligne est déjà assombrie par la disparition d'un homme que rien ne prédestinait à une telle immortalité sociale. Au petit matin du 25 février, dans la minuscule cuisine de son atelier de Madison Avenue à New York, Mark Rothko se donne la mort en ingurgitant des barbituriques, mais également en s'ouvrant les veines des deux bras. Malade, affaibli par un anévrisme de l'aorte, en proie à l'alcool et asservi par une consommation excessive de cigarettes, le peintre de 67 ans en pleine dépression était plus que jamais troublé par son avenir et celui de ses toiles. Une fin tragique, solitaire et ritualisée pour cet artiste mystérieux dont l'œuvre était pourtant reconnue et mondialement estimée. Une reconnaissance qui ne comblait ni son égo, ni ses inquiétudes puissantes d'ordre spirituelle.

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Pourquoi Rothko s'est-il suicidé ? Entres théories fumeuses défendant l'hypothèse d'un meurtre par la Mafia, pour John Hurt Fisher, l'un de ses proches, la réponse semble simple mais les raisons restent nébuleuses. "J’ai entendu diverses explications : il était en mauvaise santé, il n’avait rien produit depuis six mois, il se sentait rejeté par un monde de l’Art dont les goûts éphémères s’étaient tournés vers des peintres plus jeunes et inférieurs. Peut-être y a-t-il un peu de tout cela; je l’ignore. Mais mon intuition est que sa colère si ancienne fut l’une de ces causes. Car c’était la colère justifiée d’un homme qui se savait prédestiné à peindre des temples, et voyait que ses toiles n’étaient considérées que comme de vulgaires biens marchands"
De vulgaires biens marchands dont la côte actuelle flirte avec toute l'indécence que caractérise la frénésie du marché de l'Art. En 1999, une de ses toiles de 1952 a été cédée pour 10,2 millions d'euros tandis qu'en mai 2012, Orange, red, yellow (1961) fut adjugée à près de 87 millions de dollars.  Des chiffres qui auraient pu faire tourner la tête de Mark Rothko, lui, l'immigré letton mis à l'écart parce que juif et dont les premières peintures figuratives de ses débuts n'avaient aucun impact.

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Traumatismes

Avant d'être américain, avant de s'appeler Mark Rothko, le fils de Jacob et Kate a vu le jour le 25 septembre 1903 à Dvinsk dans l'Empire russe, aujourd'hui Daugavpils en Lettonie, sous le nom de Markus Yakovlevich Rothkovich. Benjamin de cette famille juive cultivée et embourgeoisée de quatre enfants, il subit de plein fouet le repli identitaire du paternel. Traditionnellement antisémite, l'Empire des Tsars traverse de nombreuses turbulences et les pogroms prolifèrent jusqu'à atteindre son village natal. Il subit alors une école talmudique, avant de voir son pharmacien de père et deux de ses aînés embarquer pour les Etats-Unis, effrayés par ses persécutions tsaristes. Le premier traumatisme de la vie de Rothko vient de se dérouler. Ce n'est que trois ans plus tard, en 1913, qu'en compagnie de sa sœur et de sa mère, ils rejoindront le reste de la famille de l'autre côté de l'Atlantique. Hanté par le tumultueux voyage en bateau jusqu'à New York, le petit Markus âgé de 10 ans, le sera tout autant lorsqu'il posera pour la première fois son pied sur le sol d'Ellis Island. Il doit alors traverser les Etats-Unis en direction de Portland en train, sans le sou, avec des habits d'étrangers sur le dos et affublé d'une pancarte précisant qu'il ne parlait pas un mot d'anglais. Durant l'interminable voyage ferroviaire, les yeux vissés aux fenêtres, il découvre des paysages plats rythmés par de grands champs aux couleurs simples...
7 mois à peine après avoir rallié le continent américain, il voit son père mourir prématurément d'un cancer. Après avoir travaillé comme jeune vendeur de journaux et dans l'entrepôt de son oncle pour subvenir à son échelle aux besoins de sa famille, il obtient une bourse d'études pour l'université de Yale. Elève au parcours brillant jusqu'à présent, il est un intellectuel qui apprécie la musique, la littérature, la philosophie, en particulier les écrits de Nietzche et la mythologie grecque. Mais à peine un an après son arrivée à Yale, il quitte l'Université en voyant que sa bourse n'est pas renouvelée.

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En échec total, il subit un nouveau traumatisme en plein cœur de cette période où les Etats-Unis, pourtant traditionnelle terre d'accueil, se ferment aux hommes et aux idées venus d'ailleurs. S'en suivent quelques moments flous où il se retrouve serveur, coursier, puis enseigne le dessin dans une école juive, avant de poser à nouveau ses valises à New York, ville alors effervescente enfiévrée par l'Art.

Quand Mark devint Rothko

En quête d'une identité sociale et parce qu'il a des choses à dire sur le monde, Mark Rothko, qui a alors 20 ans, entame sa vie d'artiste sous les ordres d'Arshile Gorky à la Parsons New School for Design. C'est en voyant la beauté d'un modèle féminin qu'il commence à peindre des œuvres figuratives, expressionnistes. Il représente des paysages, des intérieurs, des scènes urbaines, des natures mortes, ses Subways Paintings et même un autoportrait.

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(Entrance to Subway, 1938)

Ne parvenant jamais à reproduire de façon exacte les émotions transmises par ce modèle féminin, il abandonne petit à petit le figuratif pour glisser vers ce que l'on appelle "sa période mythologique". Il peint des Dieux et des monstres largement inspirés de ses lectures de Nietzsche. Alors qu'il considère que sa peinture, ainsi que celle de ses pairs américains, est arrivée dans une impasse, il dépose les pinceaux pendant presque un an pour se consacrer à la rédaction d'un manifeste, devenu quasi-mythique pour les historiens de l'Art contemporain. Genèse du mouvement de l'expressionnisme abstrait, auquel Rothko refusait d'être associé car il jugeait cette catégorisation trop aliénante, il se détache de Jackson Pollock puisqu'hostile à l'Action Painting. Il réfute également la peinture américaine nationaliste et régionaliste pour se tourner du côté de l'Europe où les courants de Dali, Miro, Léger mais encore Ernst, Klee et Mondrian déferlent sur le Nouveau Monde.

En 1938, il devient officiellement citoyen américain et deux ans plus tard, il raccourcit, simplifie et américanise son nom : il devient alors Mark Rothko pour l'éternité. Tout aussi abstrait mais moins révolutionnaire, moins impressionnant qu'un Pollock aérien, Rothko construit lentement et progressivement son identité. Il termine sa mue artistique et trouve sa signature en 1949 lorsqu'il tombe amoureux d'un tableau de Matisse, l'Atelier Rouge (1911), et ses multiformes aux rectangles de couleurs contrastées et complémentaires, exposé au MoMA.

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(L'Atelier Rouge, 1911)

Entre 1950 et 1957, il entre par la grande porte de sa période dite "classique" en offrant une Œuvre unique, à la beauté effrénée où l'humanisme est aussi puissant que l'austérité. Ses toiles gigantesques sont habitées par des séries de faux rectangles aux contours flous et dont les variations géométriques sont sublimées par des jeux de lumières et de teintes. Cette nouvelle façon de peindre, Clement Greenberg, critique d'Art de son état, la définira comme le Colorfield Painting, littéralement "peinture en champs de couleur". En s'exprimant uniquement par la couleur et par ses aplats indécis et énigmatiques, Mark Rothko invite le spectateur à terminer son œuvre en atteignant une dimension spirituelle. Ses toiles n'ont plus de titres pour ne pas orienter l'interprétation et l'expérience de la personne qui les contemplera. Lui-même est souvent décrit par ses assistants comme un artiste contemplatif, passant des heures assis à observer ses peintures. Obsédé par l'interprétation, il refuse d'encadrer ses toiles pour ne pas leur donner de limites. Maniaque de l'accrochage, son sens de la scénographie et le caractère sacré qu'il donne à ses œuvres le poussent quelques heures avant l'ouverture d'une exposition au MoMA à modifier la disposition de ses grands formats...

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Sombre Rothko

Rongé par l'hypertension, alors qu'il perd peu à peu ses capacités physiques, il ne peut plus peindre de grands formats, parallèlement sa palette s'assombrit. Des couleurs de plus en plus épaisses, fortes, où le regard s’abîme, plus déroutantes que jamais, qu’on retrouve sur les murs intérieurs de "sa" chapelle de Houston au Texas.

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Toujours auréolées de lumières, ce rayonnement si particulier né de l’addition infinie de fines couches de peinture presque transparente, donnent des toiles devenues opaques. Quelques temps avant sa disparition, Rothko invita chez lui quelques amis, qu’il accueillit au centre de son salon, entouré de ses dernières œuvres. Beaucoup s’interrogèrent sur la signification de cette perte de la couleur. Grand lecteur de Nietzsche et de Kierkegaard, passionné de musique, Rothko semblait refléter les noirceurs de l’âme humaine, qui l'ont accompagnées tout au long de sa vie.

Lau Blou, l'ouverture de l'imaginaire

"Ce qui est fantastique dans un tableau abstrait, c'est l'ouverture de l'imaginaire et l'émotion qu'il procure à celui qui le regarde." Après des études dans les arts appliqués et une carrière dans le graphisme, Lau Blou s'installe à Chambéry où elle trouve à la Cité des Arts une sérénité à travers la peinture. A cette époque, ses sources d’inspiration sont les vieux villages, les montagnes et les lumières qui l’entourent. Elle réalise sur ses toiles des constructions horizontales pour inviter au repos. Elle part ensuite en direction de la verticalité, ce qui permet à ses structures de se rehausser et de donner naissance à différents personnages. Plus les années passent et plus elle superpose l’acrylique. Elle joue avec la transparence des glacis afin de retranscrire les traits de caractère qui nous façonnent. Son goût pour le contact de la matière la pousse à mélanger la peinture à des pâtes de structure ou à des pigments auxquels elle intègre papiers et tissus. La lumière et l’énergie des couleurs la poussent chaque jour à réinventer de nouvelles rencontres entre ses personnages.

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